Accueil > EPM : Contre les établissements pénitentiaires pour mineurs > De l’INFORMATION sur l’enfermement des mineurs > Les quartiers pour Mineurs

Les quartiers pour Mineurs

Laurent Mucchielli

lundi 18 février 2008, par gd44

Cet article de Laurent Mucchielli, sociologue, est une note de lecture du livre d’ E. Zambeaux, En prison avec des ados. Enquête au cœur de l’"école du vice", paru en 2001. Les EPM ont été présentés comme une alternative aux quartiers pour mineurs. Non seulement ils ne les remplacent pas, mais les problèmes s’y reposent de façon récurrente. Ce texte pose la question du bien fondé de la prison. A lire... !

Enquête dans les quartiers pour mineurs des prisons françaises

Les études permettant de se faire une idée de l’état actuel des quartiers pour mineurs des prisons françaises ne sont vraiment pas nombreuses, et elles traitent presque toujours d’un aspect particulier de la vie carcérale, spécialisation oblige. A l’heure où l’on construit de nouvelles prisons pour y envoyer davantage de mineurs délinquants, c’est la première raison de s’intéresser au livre d’Édouard Zambeaux. Le seconde raison est que ce journaliste indépendant a réellement tenté de savoir ce qu’est cette réalité. Avec l’autorisation du ministère de la Justice, il a séjourné dans 8 prisons françaises (Reims, Lyon, Strasbourg, Lille, Fleury-Mérogis, Bois-d’Arcy, Villepinte et Aix-en-Provence, entre octobre 2000 et juillet 2001. A notre demande, E. Zambeaux nous a précisé qu’il avait séjourné précisément une semaine dans 6 des 8 prisons, 2 et 4 jours dans les deux autres (où il y avait moins de dix détenus mineurs). A chaque fois, il était présent durant la journée complète, de 7 heures à 19 heures, soit les horaires des équipes de jours pour les surveillants. Sa demande de pouvoir rester la nuit a été refusée par l’administration. Il s’est cependant efforcé de rester dans les lieux le plus tard possible à la fin de la journée, afin d’assister au remplacement entre l’équipe de jour et celle de nuit. Au total, il a réalisé de très nombreuses observations et a recueilli près de 200 entretiens plus ou moins formels avec ceux qui en acceptaient le principe parmi les détenus (généralement dans leurs cellules), les surveillants, les éducateurs, les médecins, les enseignants et les chefs d’établissements. Il livre ainsi, selon ses propres termes, "une photographie à une moment donné", certainement incomplète, certainement émaillée de jugements moraux, certainement orientée ici ou là par les rencontres, les personnalités individuelles, la sienne aussi. Mais ce travail a été mené avec une vraie conscience professionnelle, une belle volonté de savoir et un certain courage. Cette photographie n’est donc certainement pas exempte de zones d’ombres, les rares spécialistes en discuteront, mais elle éclaire aussi beaucoup de choses dont on donnera ici quelques aperçus, en conseillant à chacun de lire ce petit livre à bien des égards édifiant.

Un monde où règne l’arbitraire ?

Que font au jour le jour les mineurs (ils sont près de 900 actuellement) dans une prison ? Pour y répondre, il est essentiel de tenter d’observer ce qu’est la vie quotidienne réelle, loin des textes de lois qui encadrent tant bien que mal la vie carcérale et des discours officiels de l’administration. D’emblée, c’est en effet l’arbitraire qui s’impose et le sentiment vite partagé par la plupart des adolescents détenus que la prison est une "zone de non droit", pour reprendre une expression à la mode dans un autre contexte. L’arbitraire, c’est d’abord celui des codétenus qui imposent la loi du plus fort et qui rackettent tout nouveau venu, sur ses chaussures (malheur à celui qui a des baskets trop neuves), puis sur ses cigarettes et les divers produits de sa "cantine". La vie en prison ressemble à bien des égards à la vie dans certains quartiers pauvres. De petits groupes s’y reforment, des leaders s’y imposent par la violence, et celui qui n’est pas du coin et qui ne connaît personne est vite forcé de rentrer dans le rang, non sans avoir tenté de se défendre et avoir été battu parfois très violemment. La chose peut étonner car, après tout, les mineurs ne sont pas si nombreux dans chaque prison, généralement quelques dizaines au maximum, et la prison est un espace clos, très structuré, qui ne semble pas si difficile à surveiller. L’étonnement disparaît lorsque l’on comprend que les moments quotidiens de vie collective – les promenades – et certains espaces comme les toilettes et parfois les douches échappent à la surveillance des gardiens, souvent parce que ces derniers le veulent bien. Le diagnostic de l’observateur est clair : "Le règle est que les détenus sont en promenade livrés à eux-mêmes sous l’œil plus ou moins distrait d’un surveillant qui, le cas échéant, donne l’alerte ou de quelques caméras, lorsqu’elles fonctionnent" (p. 120). C’est là que les comptes se règlent. Beaucoup d’adolescents tentent d’y échapper en restant enfermer dans leur cellule, au prix d’un isolement renforcé qui se paye autrement, psychologiquement.

L’arbitraire, c’est ensuite celle des rapports entre surveillants et détenus. Édouard Zambeaux ne tombe pas dans le simplisme qui consisterait à opposer les pauvres détenus aux méchants matons. Il dit simplement ce qu’il a vu et entendu. Au fond, à le lire, on a l’impression que, dans leurs rapports aux détenus, les surveillants peuvent être classés en trois groupes : 1/ une minorité de personnes dévouées et très soucieuses de la déontologie de leur métier, qui imposent le respect des personnes humaines, qui sont à l’écoute des souffrances des jeunes sans rien céder au règlement et sont volontaires pour les rares expériences éducative menées depuis quelques années ; 2/ à l’opposé, une minorité de surveillants qui ont des représentations ultra-négatives de ces jeunes, qui ne cachent pas leur racisme, qui jouent pleinement de leur pouvoir de privation et d’humiliation (oublier de relever les bons de cantine, retarder l’arrivée du courrier, divulguer publiquement des contenus de ces courriers, multiplier les fouilles inutiles, etc.), qui renforcent ainsi dramatiquement l’impression des détenus selon laquelle la prison est un monde arbitraire et hypocrite, où les règles de droit au nom desquels ils ont été condamnées ne sont absolument pas respectées ; 3/ enfin, entre ces deux minorités, un groupe plus nombreux et moins déterminé, dont le but essentiel semble surtout d’éviter les situations conflictuelles et stressantes, et qui est sans doute influencé par l’influence locale prédominante des deux autres groupes plus "agissants". Par ailleurs, un des problèmes soulevés est aussi l’opposition entre les équipes de jour, spécialisées dans le travail avec les mineurs et qui esquissent parfois un travail éducatif que les équipes de nuit, non spécialisées, peuvent démolir en quelques heures en réagissant mal à la tension et l’angoisse qui montent chez les adolescents au début de la nuit et peuvent les rendre très agités (opposition qui n’est pas sans rappeler celle existant aussi souvent chez les policiers entre le travail de jour des îlotiers et le travail de nuit des unités d’intervention comme les Brigades Anti-Criminalité).

École et travail, ou télévision et Playstation dans les brumes du cannabis ?

Un second constat massif ressort de cette enquête. C’est la réponse à la question : que font les mineurs en prison, au quotidien ? Pour qui n’avait vraiment pas idée de ce que peut être la vie carcérale, c’est sans doute ici que le livre d’Édouard Zambeaux paraîtra le plus édifiant. La réalité tient en effet en peu de mots : la plupart des adolescents détenus s’abrutissent à longueur de journée, et parfois de nuit, devant la télévision et les jeux vidéos, le tout avec l’esprit endormi et embrumé par les vapeurs du cannabis. Car on se procure facilement de la drogue dans la plupart des prisons. Le constat a frappé d’emblée notre visiteur : "Il suffit de déambuler dans les couloirs d’un quartier pour respirer le parfum du cannabis qui s’échappe des cellules. Il suffit de voir les yeux rougis et l’élocution un peu pâteuse de nombreux jeunes pour en confirmer la consommation effrénée dans les quartiers de mineurs. Même si, bien sûr, ce n’est pas le produit le plus dangereux qui circule" (p. 77). Il ajoute plus loin : "Pratiquement dans chaque établissement, un jeune un peu bravache me posera d’ailleurs la traditionnelle question : ‘tu veux fumer un joint ?’" (p. 79). Le journaliste veut comprendre. Il observe et interroge. Et il conclut : "Il n’est pas très compliqué de faire entrer du shit en prison. Les directeurs le savent et connaissent les méthodes. Certains sous couvert d’anonymat avouent même que le haschich est un ‘facteur de paix sociale’ dans les établissements pénitentiaires. Les jeunes vautrés sur leur lit avec l’esprit un peu embrumé et ralenti et les gestes lents sont plus ‘confortables’ à surveiller. Il ne s’agit donc pas pour les responsables d’initier un combat d’arrière-garde qui risquerait de ‘mettre le feu’ dans leurs établissements" (p. 82). Mais il y a plus grave. Les adolescents détenus luttent aussi contre l’ennui et la dépression en recourrant fréquemment à des médicaments, au point que ces derniers sont également l’objet de nombreux trafics et échanges de services. Et là encore, il semble que cela arrange parfois tout le monde. Selon l’enquêteur, "Chez certains jeunes, la pharmacie est assez impressionnante. A Bois-D’Arcy, un jeune majeur qui a passé deux ans et demi chez les mineurs égrène la liste des médicaments qu’il a consommé depuis son arrivée : ‘Lexomil, Imovane, Effexor, Tranxène 10 puis 50 puis 100 milligrammes par jour’. Il suffit de voir le chariot médical qui tous les soirs arpente les couloirs du quartier des mineurs de Fleury-Mérogis pour s’en convaincre. A cette heure là, on a davantage l’impression de déambuler dans les coursives d’un établissement hospitalier que dans celles d’un centre pénitentiaire" (p. 85). La conclusion du chapitre est inquiétante : "Même si le phénomène est plus préoccupant chez les majeurs que dans les quartiers de jeunes, la toxicomanie et les polytoxicomanies semblent progresser en milieu carcéral. Le directeur de la maison d’arrêt de Lille est l’un des rares à tirer le signal d’alarme sur ce sujet. Dans son établissement, 52 % des détenus incarcérés sont toxicomanes. Constat d’entrée édifiant. Sans illusion sur les ravages de la promiscuité carcérale, ce chef d’établissement est persuadé qu’il y a plus de toxicomanes qui sortent de prison que de drogués qui n’y entrent…" (p. 87).

Dans cet état, que peut-on bien faire de ses journées en prison ? A lire cette enquête, on comprend rapidement que la principale activité est de regarder la télévision et de jouer à des jeux vidéos sur les fameuses Playstation (p. 56sqq). En soi, il est bien normal que les détenus puissent regarder la télévision et que, parmi les activités offertes aux adolescents, il existe des jeux vidéos dans des salles prévues à cet effet. Cela fait partie de l’environnement quotidien et du rythme de vie de tous les adolescents. Le problème commence lorsque l’on y passe non pas quelques heures dans des créneaux bien déterminés, mais le plus clair de son temps. Sur ce point, les établissements ont chacun leur politique officielle : qui l’autorise en permanence et l’interdit passées 23 heures, qui l’offre gratuitement et qui la rend payante. Mais dans la réalité, la télé est omniprésente et les détenus savent contourner les interdictions pour la nuit (p. 73-74). Et, là encore, on comprend que, dans certains cas, cela arrange peut-être tout le monde, à commencer par les surveillants. C’est un facteur de "paix sociale", parfois un effet de ce "climat de démission et de paresse" qu’a cru déceler l’observateur. Mais dans ces conditions, quid de l’ambition de "réinsertion" prévue par la loi ? Quelle place reste t-il pour le travail et l’école en prison ? Peau de chagrin en vérité. D’autant que les deux activités sont parfois concurrentes. Les jeunes qui n’ont pas de ressources (qui ne reçoivent pas de mandats de l’extérieur) préfèrent parfois travailler, même si c’est pour gagner à peine plus de 10 francs de l’heure (p. 110, 154). Oui, le moins que l’on puisse dire est que l’école n’est pas valorisée en prison. Sauf exceptions notables (à Strasbourg, les élèves qui "sèchent" les rares cours sont privés de promenade ou de sport), le personnel de l’administration pénitentiaire ne semble pas y attacher une grande importance, ni l’éducation nationale qui accorde très peu de moyens aux enseignants dévoués à cette tâche particulièrement difficile. Des conventions existent entre les deux institutions, mais dans la pratique ? Un exemple. Au total, "si les conditions optimales sont réunies (ce qui est très rares), les jeunes mineurs de la maison d’arrêt de Lyon bénéficient de 9 heures de cours par semaine, en comptant le dessin et le sport" (p. 107). Reste 5 heures de cours pour les contenus, par semaine rappelons-le. L’enjeu est pourtant énorme. La très grande majorité des jeunes détenus sont en échec scolaire, pour ne pas dire plus. L’administration pénitentiaire le sait, il existe plusieurs rapports sur l’illettrisme en prison. Le proviseur de l’école qui organise des cours en prison à Lyon est pragmatique : son objectif serait que les jeunes qui sortent de prison ne soient plus illettrés. Il s’agit de permettre simplement une "reprise de contact avec l’école". Il s’agit aussi d’agir pour restaurer un peu d’estime de soi chez ces jeunes qui cachent souvent leur profond désarroi derrière un discours viril et une revendication d’auto-suffisance. Rappelons ici la très forte augmentation tendancielle du taux de suicide en prison depuis 30 ans. L’enjeu est donc fondamental. Il devrait mobiliser toutes les énergies.

Et tout est un peu comme cela. Le sport, nouvel exemple, peut être un outil pédagogique et un lieu d’apprentissage de la vie en commun. Un cas le montre bien dans cette enquête (p. 137). Mais la plupart du temps, les jeunes font surtout de la musculation dans la salle prévue à cet effet…

Alors dans ces conditions, on n’ose pas évoquer la question du travail psychologique qui devrait aussi se faire en prison, auprès de ces jeunes souvent à la dérive et en grande souffrance. Quid du travail sur soi avec un psychologue ? Quid du travail sur les relations avec les familles ? Quid de l’idée de faire en sorte que les détenus ne ressortent pas dans un état moral et psychologique pire que lorsqu’ils sont entrés en prison ? Le besoin est énorme, les entretiens avec les éducateurs de la PJJ le montrent bien (p. 129ssq, on sait toutefois aussi que les éducateurs PJJ rechignent parfois à travailler en prison). La question n’est pas posée comme une priorité, c’est un euphémisme.

Non, décidément, la prison pour mineurs est bien loin de la doctrine officielle qui parle de "réinsertion". La réalité est qu’une directrice de quartier pour mineurs doit déjà se battre pour que les jeunes détenus soient simplement obligés de se lever le matin, se laver, s’habiller, être éveillés le jour et dormir la nuit (p. 52). Alors le reste…

Une "atmosphère de démission collective"

Faut-il mettre sur le dos des délinquants cette situation et dire tout bonnement qu’"ils sont trop durs" pour que l’on puisse changer quoi que ce soit à cet état de fait ? C’est ce que l’on entend souvent. A lire Édouard Zambeaux, on comprend que les choses ne sont pas aussi simples. Parlons d’abord des surveillants. Pourquoi sont-ils si difficiles à motiver ? Pourquoi des comportements si archaïques subsistent-ils si fréquemment ? Comment interpréter aussi ces problèmes récurrents d’alcoolisme que l’on retrouve dans les observations du journaliste ? Pourquoi cette difficulté à construire de bonnes relations avec les jeunes dans la durée ? Certes, les jeunes sont parfois très difficiles. Il y a même des cas où les prisons se repassent régulièrement tel ou tel détenu violent sur lequel rien ne semble avoir de prise. Mais en dehors de ces cas particuliers, pourquoi ces blocages ? Pourquoi l’évolution réelle du recrutement et de la formation des surveillants (près de 90 % des jeunes surveillants recrutés ont aujourd’hui un niveau Bac ou plus, contre moins de 20 % il y a dix ans ?) a si peu d’effets visibles sur la vie quotidienne en prison ? Pourquoi les surveillants les plus motivés sont-ils parfois même la risée de certains de leurs collègues et ne sont pas soutenus autant qu’ils pourraient l’être par leurs syndicats ? Encore une fois, il ne s’agit pas d’accuser les surveillants, mais d’analyser leurs pratiques et leurs représentations. Le journaliste a vu une des clefs du problème lorsqu’il écrit que l’on a affaire à "une profession embrassée par défaut" et qui est très peu valorisée. Parlons clair : souvent, on devient surveillant parce qu’on a raté les autres concours de la fonction publique. Et ce métier n’offre guère de perspective d’évolution de carrière. Par ailleurs, tout est stigmatisé dans cette activité : le lieu (la prison), le public (les délinquants) et donc fatalement aussi ceux qui y travaillent. Tout ceci concourt à cette "ambiance générale de démission qui flotte dans les prisons" (p. 99). Trop souvent, l’observation invite à conclure que les surveillants "sont là pour ouvrir et fermer des portes et assurer un semblant de calme dans les cocottes-minute que sont les quartiers pour mineurs" (p. 97).

Se pose aussi la question de leur encadrement. Là encore, l’enquête du journaliste est tout de même assez inquiétante. Le constat central est en effet celui de la distance qui sépare les directeurs de prison de la vie quotidienne dans les établissements publics dont ils ont la charge. Certes, il y a les cas exemplaires. Selon l’enquêteur, "le directeur de la maison d’arrêt de Lille, un établissement pourtant réputé difficile, semble accorder de l’importance à la visibilité et à la compréhension de la hiérarchie. Les enfants savent dans cette prison que les surveillants ne sont pas seuls maîtres à bord, qu’il existe des recours. Les surveillants se sentent contrôlés et peuvent en référer à un supérieur. Le chef de service n’hésite d’ailleurs pas à raconter cette scène surréaliste où il a exigé d’un agent qu’il présente des excuses à un détenu avant de le changer d’affectation. Les jeunes, eux, ont ajouté cet épisode à la mémoire collective du quartier. Ils se plaignent de leur détention, ils voudraient être dehors, mais les accusation d’arbitraires sont rares. Et pas un n’a parlé de comportement raciste à son égard, ce qui est l’accusation récurrente ailleurs" (p. 40). Mais à côté de ces cas exemplaires, il y a aussi des établissements dans lesquels les directeurs ferment les yeux tant qu’il n’y a pas de gros problème. Le journaliste cite trois prisons dans lesquels les surveillants sont incapables de dater la dernière visite du directeur. Dans un cas, "le directeur admet lui-même qu’il n’a pas mis les pieds chez les mineurs depuis quatre mois" car il a toute confiance en son responsable de quartier. Ainsi, "les quartiers de mineurs vivent donc souvent en marge, sous la responsabilité d’un surveillant-chef ou d’un premier surveillant qui est parfois exemplaire, parfois moins" (p. 39). A en croire cette enquête, beaucoup de directeurs de prison seraient surtout des gestionnaires, préoccupés par les flux d’entrées et de sortie, craignant l’évasion et le suicide, mais ne se préoccupant guère de la vie des détenus et des divers personnels qui déterminent au quotidien ce qu’est la vie de la prison (constat qui n’est pas sans évoquer à certains égards la situation de certains établissements scolaires dont les chefs d’établissements sont parfois devenus également de pures et simples gestionnaires). Difficile toutefois ici de faire une généralité, les personnalités ont peut-être un grand poids dans l’affaire, ce qui serait encore une inégalité devant la loi.

On s’en doute, le livre d’Édouard Zambeaux n’a pas plu à tout le monde. L’administration pénitentiaire le lui a fait savoir. Il est pourtant essentiel de savoir ce qui se passe dans les prisons pour mineurs. Ce journaliste y aura contribué à sa façon, il faut lui en savoir gré. Car comme l’écrit le sociologue Philippe Combessie (2001, p. 107) : "En démocratie, la justice se doit d’être visible. Or cette exigence de visibilité laisse de côté les prisons, par un double processus qui se renforce : occultation de ces espaces opérée par les citoyens eux-mêmes (y compris les élus), développement de pratiques autarciques par les administrateurs des prisons. Une politique volontariste à plusieurs niveaux pourrait-elle permettre de changer ces tendances lourdes ? Ce serait d’un intérêt majeur pour l’institution pénitentiaire, à commencer par ses acteurs les plus directs : les détenus, qui verraient limiter les abus que l’ensemble du système leur fait subir, et les fonctionnaires pénitentiaires, dont la conscience professionnelle ne pourrait qu’être renforcée lorsqu’ils verraient mieux reconnue leur activité assurément ingrate et difficile". Et il y a urgence. Au 31 décembre 1997, il y avait un "stock" de 767 détenus mineurs. Au 1er juillet 2002, il y en avait 901… 900 jeunes qui feront quoi en sortant de prison ? Puisqu’en 2002, il faut une fois encore reconduire le constat multi-séculaire selon lequel on ressort de prison en plus mauvais état qu’on y est entré, faut-il s’étonner du fait que la grande majorité de ces jeunes retourneront tôt ou tard en prison ? Dès lors, ne doit-on pas poser pragmatiquement (et non plus simplement idéologiquement), le question du bien-fondé de la prison ? D’aucun répondront peut-être qu’il faut nécessairement "neutraliser" (le mot revient à la mode) de dangereux criminels, auteurs d’agressions sauvages, criminels ou violeurs. Ils mentiront. Environ les deux tiers des mineurs détenus ont été condamnés pour des atteintes aux biens ou à l’"ordre public" (affaires de drogues, altercations avec des policiers). Est-il véritablement profitable à la société de les envoyer dans des prisons d’où ils ressortiront plus désespérés, plus isolés et donc plus violents qu’ils y sont entrés ?

Laurent Mucchielli, sociologue

Pour en savoir plus

Zambeaux E., En prison avec des ados. Enquête au cœur de l’"école du vice", Paris, Denoël, 2001.

Chantraine G., 2000, La sociologie carcérale : approches et débats théoriques en France Déviance et société, 3, p. 297-318.

Combessie P., 2001, Sociologie de la prison, Paris, La Découverte.

Les cahiers de la sécurité intérieure, numéro thématique : "Prisons en société", 1998, n°31.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?