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Mieux que les ERS (Etablissements de réinsertion scolaire)

L’adjudant avant l’éducateur

Texte trouvé sur Journal d’école

jeudi 24 mars 2011, par gd44

Il n’aura pas fallu plus que quelques semaines pour que l’expérimentation des établissements de réinsertion scolaires (ERS) – internats « renforcés » pour les mineurs difficiles – tourne au ridicule. Malgré cela, la droite poursuit avec une obstination sans faille sa cible préférée : les mineurs délinquants ou réputés tels. Mais la proposition de loi créant des « établissements d’éducation, de discipline et de réinsertion pour les mineurs délinquants », déposée par le député Yvan Lachaud fait franchir une nouvelle étape à la brutalisation de toute une classe d’âge.

Pour Lachaud, la délinquance des mineurs serait « aujourd’hui au cœur des préoccupations de nos concitoyens » - sans doute bien davantage que la précarisation des jeunes ou l’existence de deux millions d’enfants pauvres – « à cause de la gravité des faits commis par des mineurs de plus en plus jeunes ». La rigueur de l’analyse n’est manifestement pas le fort du député, pas gêné par la contradiction qui lui fait affirmer que les « actes [de délinquance] sont le plus souvent commis par des mineurs », alors que les chiffres fournis par la police et la gendarmerie, qu’il cite dans la même phrase, attribuent aux mineurs 17% des infractions constatées. La délinquance est donc à 83% le fait des majeurs ; mais il ne faut pas le dire trop fort car les majeurs sont aussi électeurs.

On croyait pourtant que les établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM), censés mettre fin à l’ « impunité » dont bénéficieraient les jeunes, dont le principe avait été adopté dans l’enthousiasme sécuritaire du sarkozysme naissant par la loi Perben (2002), signaient la fin de la délinquance des mineurs : avec huit ans de recul, Lachaud et ses collègues semblent d’avis que « la prison n’est pas une solution ». Mais si la prison n’est pas une solution, les signataires n’envisagent nullement la suppression des actuelles structures d’enfermement qu’ils ont contribué à multiplier ces dernières années – centres éducatifs fermés, EPM – mais la création, pour faire bonne mesure, d’« établissements d’éducation, de discipline et de réinsertion », dont le régime est en réalité plus brutal que celui de la prison. Il s’agit ici d’enfermer toujours plus, non pas des criminels, qui ne sont pas concernés par le texte, mais de simples mineurs « condamnés pour actes de violence, de dégradation et d’atteinte à l’ordre public », ce qui, sous l’effet du gonflement protéiforme du Code pénal, touche aujourd’hui à peu près tout le monde. En outre, alors que l’article 1 de la proposition de loi ne semble évoquer que les « jeunes mineurs condamnés », l’exposé des motifs étend en réalité son objet « aux élèves les plus difficiles », ceux qui ont fait l’objet d’exclusion et même aux élèves absentéistes. On retrouve chez Lachaud, cet effarant glissement sémantique, popularisé sous Sarkozy, qui fait de l’élève en difficulté un délinquant en puissance et qu’il faut traiter comme tel : et puisque l’enseignant a échoué, il faut trouver un nouvel éducateur qui ne peut être que l’adjudant.

Le modèle retenu est en effet très clairement désigné et très clairement militaire : « cet établissement pourrait s’apparenter de loin aux boot-camps américains ». Chacun appréciera à sa juste mesure l’atténuation apportée par ce « de loin », car, de près, le boot-camp s’apparente davantage à un bagne pour enfant qu’à une institution éducative. La forme la plus courante aux USA est celle d’un camp militaire, où des mineurs, extrêmement jeunes, parfois de tout jeunes enfants, se trouvent enfermés le plus souvent sans décision de justice, pour un temps indéterminé et soumis à toute une série de règles censées les remettre dans le droit de chemin : les activités intellectuelles quasiment inexistantes sont remplacées par des exercices physiques ponctuant un quotidien de brutalités, d’humiliations, de sévices, pouvant aller jusqu’à la torture. Le plus souvent, on en ressort brisé ou délinquant endurci. Certains, même, n’en ressortent pas : car on y meurt aussi, suite aux mauvais traitements. Si l’on ajoute que les boot-camps sont des entreprises privées, à but lucratif, qui génèrent des bénéficies conséquents en proportion de la durée d’enfermement imposée – plus je te fais souffrir, plus je m’enrichis – on voit à quelles dérives conduit ce type de structures..

Avec ces nouveaux établissements pénitentiaires, casernes plutôt qu’écoles, héritières directes des maisons de correction, les parlementaires puisent leur inspiration dans le service militaire dont ils regrettent la disparition. Cette nostalgie leur fait oublier que la finalité de la conscription était d’abord d’apprendre à faire la guerre, c’est-à-dire d’apprendre à tuer ou à se faire tuer sur ordre. Cette mission, dont la composante éducative ne saute pas aux yeux, exigeait un type de discipline fondé sur la soumission, l’abrutissement, dans une logique de destruction ou de déstructuration de l’individu. Ainsi en allait-il, dans une époque pas très éloignée, pour ces jeunes, à peine sortis de l’enfance, propres sur eux et bien éduqués par l’école et par leurs familles, que quelques mois de service militaire transformaient en tortionnaires ou en assassins. Si, comme le précise Lachaud, « les enfants ont besoin de repères, d’autorité, de justice, dans une vie où seule la loi du plus fort est respectée », l’armée apparait plutôt comme un exemple à ne pas suivre.

Cette proposition de loi, cosignée par la mouvance anti-droit-de-l’hommiste habituelle (Lionnel Luca, Jacques Myard, Eric Raoult, Olivier Dassault), à laquelle David Douillet apporte également son soutien, met en évidence la fuite en avant punitive dans laquelle s’enferme toute une partie de la classe politique : analyse approximative et souvent caricaturale du sujet, escamotage des causes, amalgame grossièrement entretenu entre délinquance et difficultés scolaires, incapacité à penser l’autorité autrement que sous la forme de l’obéissance, idéalisation puérile de la discipline militaire et, finalement, une préférence affichée pour l’enfermement alors que le défi consiste précisément à apprendre à vivre en liberté.

Que cette conception expéditive de l’éducation soit partagée par toute une partie de la gauche – notamment celle qui, dans la version Royal du projet socialiste – privilégie l’encadrement militaire pour les jeunes en galère, devrait faire s’interroger sur la société des adultes et ses grandes frayeurs, bien davantage que sur une jeunesse sans doute moins « déboussolée - pour reprendre un cliché à la mode - que ses aînés.


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